L’analyse psycho-organique

INTRODUCTION

Dans cet exposé, je vais parler de l’Analyse Psycho-Organique, de son contexte historique, et comment je me situe par rapport à elle. Je vais parler aussi de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung et Wilhem Reich, et en particulier de leurs différentes orientations et pourquoi tous les trois sont importants.

En ce qui concerne les thérapies corporelles influencées par Reich, je pense qu’aujourd’hui nous avons suffisamment d’expérience pour en faire une critique. On était plein d’espoir par rapport aux thérapies corporelles ; maintenant, nous pouvons en voir les limites et les difficultés. Il est évident que nous pouvons avoir accès à l’inconscient grâce à la thérapie corporelle : par le corps, par la respiration, la régression peut avoir lieu en cinq minutes et cela pose beaucoup de questions aujourd’hui.

J’utilise l’expression Analyse Psycho-Organique. Je considère l’Analyse Psycho-Organique comme la tendance principale qui relie le travail psychanalytique aux thérapies psycho-corporelles des 25 dernières années. C’est un moyen de faire le pont entre la psychanalyse et le savoir psycho-organique actuel. Dans ce sens, l’Analyse Psycho-Organique va plus loin que moi. Elle cherche à unir deux directions principales. Toutefois, je suis convaincu que la tendance psychanalytique et aussi bien une grande partie des thérapies qui s’appuient sur le corporel ont de l’avenir.

FREUD LA PAROLE THÉRAPEUTIQUE

Freud a inventé le mot « Psychanalyse ». Il a élaboré une méthode qu’il a nommé psychanalyse. Cependant, il n’a pas inventé la psychanalyse, car les thérapies par la parole existaient déjà depuis longtemps. La forme la plus simple en est la confession dans l’église catholique. Reich non plus n’a pas inventé la thérapie corporelle : Il y a des tribus en Afrique qui travaillent depuis des siècles avec le corps pendant les rituels. De même, les monastères tibétains ont des rites qui s’appuient sur la respiration et le corps.

Le jeu théâtral aussi est une forme ancienne de psychothérapie : le théâtre grec, par exemple, est thérapeutique parce que les spectateurs voient une partie d’eux-mêmes dans la pièce. Dans la thérapie de groupe, le spectateur devient acteur ; ainsi, nous arrivons à la thérapie corporelle, à la thérapie d’expression.

Donc, Freud a défini le mot psychanalyse et a exprimé quelque chose ou a donné une forme à quelque chose qui existait déjà de manière subliminale en tant que tendance de l’époque. Il était à cette période influencé par des personnes qui s’intéressaient aux comportements humains, comme Charcot ou Breuer. Dans les états de conscience modifiés qu’il a étudiés pendant l’hypnose, Freud a découvert un état dans lequel la personne entre en contact avec des parties d’elle-même refoulées ou perdues.

L’expérimentation des états de conscience produits par la cocaïne a joué un rôle important dans sa découverte qu’il existe un état qui n’est pas aussi conscient, ou qui est différemment conscient, et qu’il appellera inconscient. Il y a une intelligence de l’inconscient et j’en parlerais au sujet du travail en situation.

HORIZONTAL ET VERTICAL

Par le contact avec l’inconscient, les sentiments du passé que la personne a refoulés se font perceptibles. C’est pourquoi il naît une confusion entre la situation passée et l’expérience de l’ici et maintenant. Freud a utilisé le lieu de la séance comme un écran de projection pour les sentiments du passé. Il a cherché la signification des situations et des sentiments du passé. Il a pensé que la personne ne devait pas exprimer ces sentiments car il s’agissait d’anciennes situations qui n’ont rien à voir avec le présent. C’est pourquoi il tenta de renforcer la compréhension de la personne quant aux situations du passé.

Les situations du passé, je les appelle situations verticales, les situations du présent, je les appelle situations horizontales.

Une personne ne sait jamais exactement à quel degré elle est en situation horizontale dans son présent car elle ne sait pas combien d’anciennes situations verticales sont contenues dans ses images, ni à quel point elle est en contact avec elles.

Freud a voulu maintenir l’interdit de l’expression des sentiments car il était dans un contexte social qui interdisait l’expression. Il était important pour lui de respecter l’époque et le milieu social et à Vienne, à cette époque, régnaient beaucoup de tabous surtout dans le domaine sexuel. Ainsi, pendant l’analyse, l’analyste devient une surface de projection mais aussi, à cause de l’interdit, il devient un régulateur et une autorité pour les sentiments non exprimés.

Dans sa recherche, Freud a tout d’abord développé une théorie de la libido qui est pour moi une théorie du désir et donc une part fondamentale de ce qui relie deux humains.

Puis, Freud essaya d’expliciter le sens au sein de cette liaison et espéra que la personne comprendrait par elle-même pour qu’elle puisse faire un autre choix.

SENS ET SENSATION

Le thème du sens et de la sensation est un grand sujet pour moi. A chaque niveau de son expérience, la personne donne du sens, de la signification à son expérience, selon la manière dont elle se perçoit à travers sa sensation.

Il y a des humains qui voient beaucoup de sens mais qui ne peuvent pas sentir. Ceux-ci ont des difficultés avec la sensation. D’autres ont beaucoup de sensations mais trouvent peu de sens. La personnalité rigide, par exemple, voit beaucoup mais sent peu ; le dépressif sent beaucoup mais voit peu.

Le thème de la sensation nous ramène à la thérapie corporelle et à l’importance du ressenti corporel. Reconnaître un sens, quel que soit ce sens, s’inscrit dans un contexte spirituel en définitive : pourquoi je vis. Par la sensation du corps, la sensation corporelle, je sens comment je vis. Peut-être que je ne sais plus pourquoi je vis, mais je sens la vie. Il y a des humains qui sentent la vie et qui n’en connaissent pas le sens. D’autres voient ou savent pourquoi, mais ils ne sentent pas la vie, ils n’ont pas la sensation.

Pour moi, le travail de Freud à ses débuts a été de reconnaître la sensualité de la vie, et le développement de la théorie de la libido signifie que la sensualité en tant que sensation de la vie croise en effet le sens de la signification de la vie.

LIBIDO ET LOIS SOCIALES

Par la suite, Freud développa son travail vers l’objet de la libido, et le transfert de la libido sur l’autre. C’est pourquoi le travail de Freud est généralement un travail de relation avec la question de l’autorité, la permission (Allemand : Erlaubnis, er=il) et je demande : qui est ce « père » (er) ? Naturellement, cela peut être aussi une « mère » (sie=elle).

Ainsi, Freud, au lieu d’approfondir la théorie de la libido et de comprendre le désir de l’autre, s’intéressa davantage à la signification. Il est évident qu’il mettait l’inconscient en situation de relation et donc dans une situation sociale. Par exemple, il définissait les limites et les tabous qui entourent la personne et il élaborait des règles morales strictes par le travail sur ces limites. L’interdiction est : « Tu ne dois pas transformer ceci en sensation ressentie. Tu ne dois pas transformer ceci en action, en réalité corporelle. Tu ne dois pas vivre ces sensations corporellement mais reconnaître leurs significations. »

Ainsi, cette libido profonde, le sentiment et l’expérience de la vitalité sont transformés pas à pas. Le client porte cette signification en soi et elle devient symbolique. Il agit en fonction d’elle dans sa vie quotidienne, mais pas dans la thérapie, pendant l’analyse. Le client considère la signification de ses attitudes dans sa vie et transfère la signification de sa vie sur le thérapeute. Ainsi, il y a fixation sur le thérapeute. Les psychanalystes n’ont rien à faire avec la vie réelle du client et ne veulent pas s’en mêler, mais analyser la signification.

Je voudrais souligner que si une thérapie maintient les lois sociales telles qu’elles sont dans le quotidien de la personne, cela peut durer des années jusqu’à ce que la personne dépasse réellement ces lois ou développe ses propres lois. Lorsqu’une personne se défoule pendant une séance, il y a une libération. A partir de là, la personne peut chercher des chemins acceptables dans son quotidien. Si la personne retrouve les mêmes structures quotidiennes et sociales dans sa thérapie, elle répétera probablement ses difficultés et il lui deviendra beaucoup plus difficile d’intégrer le non-vécu et le refoulé dans sa vie. C’est la psychothérapie qui est le lieu du refoulement et non le quotidien.

Je ne parle pas au nom de tous les analystes, mais en général, dans une analyse, le corps est traité comme symbolique.

J’ai beaucoup de respect pour ce que Freud nous a apporté, cependant je trouve important que nous puissions relever, 70 années après, les transformations qui ont eu lieu.

JUNG ET REICH

En termes simples, je vois la rupture entre Freud, Jung et Reich de la manière suivante :

Freud a considéré la question de la permission et de l’autorité d’un point de vue social, ce qui lui a conféré une grande autorité.

Sa recherche allait de l’inconscient au social.

Jung et Reich ont travaillé dans deux domaines où Freud n’a pas travaillé. Ils ont dû faire une rupture parce qu’ils ont pris des directions différentes.

LA TRANSCENDANCE

A mon avis, Jung aboutit à cela :

S’il existe un sens, nous avons tous un sens. Nous devons avoir un sens indépendamment de la relation car nous existons. Nous sommes le sens. Il y a un sens commun à nous tous. En conséquence, Jung, partant du social, dépassa la signification personnelle et tenta de trouver ce qu’est ce sens commun, collectif. Ce que nous appelons Dieu, qui que ce soit, ou quoi que ce soit pour nous. Sur cette voie, il chercha quel est notre sens commun.

Son intention était d’approfondir l’inconscient, alors que Freud allait plutôt de l’inconscient vers le conscient. Sur ce chemin qui le menait plus profondément vers l’inconscient, où nous devons trouver nos racines communes, Jung arriva aux symboles, au symbolique et s’approcha du sens profond de notre existence. Il chercha un sens au-delà de la forme de l’incarnation individuelle, c’est pourquoi il chercha un inconscient collectif.

Ici, je ferais remarquer que chaque personne a un verbe, dans son incarnation, dans sa corporalité. Je définis en tant que verbe non seulement le corps (l’état) mais le corps en mouvement. Par la suite, j’utilise ce verbe comme verbe (qui se conjugue) ; je l’appelle verber et nous verrons son importance dans la thérapie corporelle.

Jung ne travaille pas avec l’action ni avec le verbe. Freud pose un interdit sur le verbe.

Freud dit : « Ne le défoule pas, garde-le pour la séance. »

Et Jung dit : « Tu n’as pas besoin de le défouler, retrouve le sens collectif et tu sauras qui tu es. »

Pour moi, il y a deux points importants dans le travail de Jung : D’un coté, ce travail comme recherche du collectif est un soutien au niveau humain. Cela a fortement influencé l’évolution de la psychologie humaniste. Deuxièmement, je voudrais souligner que dans ce travail de Jung sur la conduite humaine et la recherche du sens et de Dieu, l’objet a été perdu.

LE MOUVEMENT

Il me semble que Reich comme Jung a cherché le fondamental, le divin. Dans cette recherche, il a dépassé l’inconscient collectif pour arriver vers l’image existentielle, vers le mouvement de l’énergie, vers ce qui bouge en nous. Il s’est distancié de l’interprétation, du sens. Il tendait à aboutir aux sensations et aux sentiments vécus. Il symbolisa le sentiment par la mobilité, le mouvement et l’énergie. Il considéra la situation ou bien la cause du mouvement comme la symbolisation de l’énergie vitale : dans ce qui bouge, il y a l’espoir, le désir. Le mouvement est essentiel en lui-même. Il est spirituel et essentiel. Cela veut dire que l’envie de vivre est une envie de mouvement et qu’il y a blocage quand çà ne bouge pas ou que çà n’a pas le droit de bouger. Çà voudrait bouger pour que çà puisse se libérer soi-même.

Nous retrouvons ici la notion de charge et d’expression. A certains moments de notre vie nous nous chargeons et à d’autres nous nous déchargeons. Lors de la décharge, nous allons vers le détachement ou vers l’unité avec nous-mêmes, comme pendant l’orgasme. Pendant la décharge et lors du détachement de l’orgasme, nous trouvons le « Nous » et dans la charge nous trouvons le « Moi ». Dans ce sens là, il y a une pulsation entre le « Moi » de la charge et le « Nous » de la décharge.

Freud a tenté d’intégrer l’inconscient dans la situation sociale : « N’épuise pas ton inconscient, mais essaie de comprendre où il veut en venir. »

La position de Jung est la suivante : « Trouve notre sens et tu trouveras le tien. »

Et l’affirmation de Reich est : « Le sens est dans ton mouvement, que tu le sentes ou non. »

L’IMAGE DU THÉRAPEUTE

Le psychanalyste de l’École Freudienne devient souvent une image d’autorité, ou de père. Il doit être une image de père pour que le client puisse transférer ses sentiments sur l’autorité (sur l’image parentale). Plus l’analyste a d’autorité en imposant au client des limites et des conditions, plus le client travaille le thème de l’autorité en profondeur. Mais plus l’analyste a de pouvoir, plus le client est en régression.

L’analyste érige une barrière entre lui et le client. Le problème est qu’ils n’auront peut-être jamais un dialogue réel. Un autre problème est que ce qui se passe symboliquement au plus profond du client n’aura peut-être jamais suffisamment de soutien pour grandir, pour s’exprimer organiquement et être transformé en action, puisqu’il s’agit de sens et de signification, jamais de sentiment et de perception. Pour moi, cela signifie que dans le travail psychanalytique, il manque la perception corporelle de ce que la personne comprend. Or la compréhension n’est pas suffisante pour une transformation réelle du corps.

Chez Jung, je vois l’image d’un homme sage qui sait que l’autre est sage et qui attend que l’autre devienne conscient de cela. Il arrive que cela dure longtemps. Souvent le client s’imagine que l’analyste ou l’homme sage est porteur du savoir divin tandis que l’analyste essaie en permanence de retrouver le savoir propre du client. Il y a un soutien fondamental pour la personne qui est amenée à se poser des questions profondément existentielles. Le client se questionne en permanence : «Est-ce que je sais ? Je veux savoir, je vais y retourner et demander à l’analyste si je sais ou si je ne sais pas ; pourtant, je sais que je devrais savoir.»

Ainsi l’inconscient peut stimuler le savoir inné. Cela fait apparaître un tas de questions sur l’existence, la vie, la mort.

Par contre, la vision de Reich est simplifiante, il y manque la situation. Il analyse comment la libido (la demande) se forme elle-même et ne se satisfait pas, et comment elle se charge trop ou trop peu.

Je trouve réductrice sa fixation sur le flux de l’énergie, la joie et l’orgasme. Car si la sexualité et l’orgasme sont si importants, je demande pourquoi l’orgasme est si court et que faisons-nous entre temps ?

Pour moi, la question du « pourquoi je vis » est importante et aussi la question du « comment », et dans ce « comment », nous retrouvons toute la personne, avec ses sentiments, son expression vitale et ses situations, ce que je définis comme la qualité de l’expérience, l’expression de l’expérience, et les objets de l’expérience.

Reich ne travaille pas sur l’objet. Il traite toujours du mouvement et beaucoup moins du sens. Pour lui, le sens est intérieur au mouvement. Le sens est là où il y a mouvement.

Plus tard, les reichiens se développèrent en utilisant en partie Reich comme objet, comme une idée, une image de père occultée, comme un objet caché, comme une idéologie thérapeutique et politique. Ainsi Reich, à cause de la projection qui était faite sur lui, devint une image de père. Le thème principal était : « Tout ce qui bouge a une signification, un sens. »

Et tout ce qui bouge est justifié au nom de la vie. Cela signifie aussi : Tant que çà bouge, çà a un sens. De là naquit le travail direct avec les canaux d’énergie, le travail en direct sur le corps. Tant que la personne peut maintenir le Çà en mouvement, tant qu’elle peut bouger Çà, çà se remplit soi-même.

TABOUS ET BARRIÈRES

Sur cette base se développèrent de nombreuses formes de thérapie, pour ouvrir les barrières qui bloquent la charge pour que çà coule et que çà bouge. Lorsque nous pouvons aider quelqu’un à ouvrir la circulation de son énergie, alors son mouvement, le mouvement de son corps et le divin traversent cette personne et se concrétisent en elle.

On vit donc beaucoup de thérapies corporelles, et ceci à une époque où le social et l’objet étaient devenus une gêne, une limite. La culture au début du vingtième siècle était pleine de tabous. Il y avait beaucoup de restrictions : « Ne fais pas ceci, tu ne dois pas faire cela ! » Nudisme, sexualité, désir, etc. , étaient interdits et il y avait beaucoup de barrières et de blocages.

A cette époque, l’apport de Freud permit de comprendre la barrière sociale.

On peut décrire la position de Jung de la manière suivante : « Il y a quelque chose au-delà de la barrière. »

L’approche de Reich fut : « Tant que çà bouge, il n’y a pas de barrière ! »

Naturellement, la « barrière » au sens le plus large est l’autre en tant qu’objet ou en tant que personne. La barrière est la limite lors de la rencontre avec l’autre, que ce soit un moustique, une mouche, une personne, une mère ou un père, une période de mauvais temps ou une journée ensoleillée.

Il me semble que l’approche de Reich tente d’éliminer toute limite. Ma question est la suivante : « Pourquoi ne pas vivre avec la limite ? »

Il y a une grande différence entre : « Je me sens limité » dans le sens : « Je sens en moi la limite que mon corps est limité, que l’énergie s’arrête, que mon désir de vivre s’éloigne » et la constatation : « Je ressens mes limites ».

Pour moi, cette dernière phrase signifie : « Je sens que ce sont mes justes limites (par rapport à mes voisins, mon environnement, par rapport aux autres). Je suis moi-même et cela ne veut pas dire que je ne suis pas avec toi puisque je connais mes limites.

Par les tabous sociaux, Freud devint maître de la société, Freud, le Père Social ou même le Grand-Père, l’homme qui connaît l’inconscient, personne ne sait ce qu’il sait. Ainsi, chacun craint ce que ce génie social a à dire sur l’inconscient, comme s’il en avait le monopole.

Jung, qui s’est séparé de Freud et qui a lutté pour sa propre place, symbolise l’espoir, la communauté, la permission de se rapprocher de Dieu, de comprendre le sens, d’être plus proche de soi-même, d’être du sens et, possiblement, de sentir.

Jung est devenu le magicien de notre inconscient.

Reich, le rebelle, symbolise qu’il y a un sens tant que çà bouge ; la vie bouge, çà veut dire que Dieu est. Quoique nous fassions, çà contient Dieu, la vie et l’énergie.

Cette position nie les barrières sociales, les tabous, donc il est évident que Reich devait être banni. Pourtant, en défendant la signification du mouvement, il éleva une barrière entre l’être vivant et le non vivant, entre le fermé et l’ouvert, barrière qu’il avait niée auparavant.

Reich ne pouvait s’intégrer dans aucune société. Il dut construire une autre barrière en disant : « Les autres se trompent et moi j’ai raison. » Il se mit de plus en plus dans une position paranoïde et dans l’isolement.

Ceci ne diminue pas l’importance, la valeur du mouvement. Mais je parle ici de ses limites. Reich a été un homme fort important. Il a beaucoup influencé les mouvements de jeunes des années 50 et 60 lorsqu’il s’agissait d’ouvrir la barrière, la super barrière de la sexualité.

L’oppression qui avait pesé sur des générations, les tabous et les religions étaient si lourds que le sens n’était plus perceptible. Cette lutte contre l’oppression apporta aussi des méthodes qui firent l’offre suivante : « Suis les courants, ouvre l’énergie, laisse-la sortir, vis-la, soutiens-la, laisse la personne se charger pour qu’elle soit finalement surchargée et qu’elle s’extériorise. »

C’est au nom de Reich, ou au nom de la vie ou peut-être au nom de Dieu et du sens que cela eut lieu.

Alors que pendant les années 60, on assista à une rébellion contre les barrières et que les jeunes commencèrent à chercher ce qui est derrière les barrières, pendant les années 80, se dessina un retour vers la structure, la forme et le tabou.

D’une certaine manière, la forme et la limite furent transcendées et maintenant on reconnaît à nouveau les limites en sachant que limite ne signifie pas isolement mais mouvement assuré vers l’autre.

Je voudrais insister spécialement sur ce « mouvement assuré », ce n’est pas une simple question de réunion. Il s’agit d’un mouvement vers l’autre et d’une rencontre.

A mon avis, c’est le rapprochement qui exprime la communauté, la réunion. Le rapprochement est le moyen de la réunion mais il contient aussi notre motivation essentielle : quand nous sommes ensemble symboliquement, en réalité nous bougeons ensemble ou bien l’un vers l’autre. Symboliquement, nous sommes ensemble maintenant que je vous parle (c’est à dire : Il existe une image intérieure symbolique dans laquelle nous sommes ensemble), mais en réalité ma parole est une approche vers vous et vous pouvez entendre que j’ai une approche vers vous. En réalité, nous sommes en mouvement les uns vers les autres.

Au début des années 80, l’identité sociale devint plus importante. Aujourd’hui, la psychanalyse a une place sociale puissante, elle est institutionnalisée. Nous constatons aussi qu’aujourd’hui beaucoup de gens utilisent le travail de Reich pour rester en marge, hors de la société et hors de l’institution.

La tendance Jungienne tente d’unir les deux. Elle essaie de dépasser l’individuel et le social.

Reich, quant à lui, défend le verbe c’est à dire l’agir, la réalisation, le mouvement. Le travail de Reich, la végétothérapie, a été développé par Lowen. La bioénergie a été développée (en Europe) par Ola Raknes et Gerda Boyesen qui exploita en particulier le massage. De là sont nées beaucoup d’école de thérapies psycho-corporelles.

LA PORTE ET LE VERBE

Beaucoup de thérapeutes développèrent ce travail, reichien à l’origine, vers le mouvement et s’éloignèrent du sens. Par la suite, ils ne se confrontèrent pas nécessairement avec la barrière, mais avec ce que j’appelle la porte et qui est en rapport avec ce que Reich appelle « Dor », Dead Orgone (énergie morte).

Au sens où je l’entends, la porte définit une situation où on se pose la question : « Qui ouvre la porte ? Pour qui est le passage, le passage sur le chemin du développement personnel ? Est-ce le thérapeute qui devrait ouvrir la porte et est-ce le client qui y passe ? Devraient-ils le faire ensemble ou est-ce le client qui doit l’ouvrir ? »

Tout d’abord, il faut que nous trouvions la porte. Dans ce sens, nous faisons référence à Freud et à Jung. Moi-même, je me vois comme un pionnier dans un travail de pionnier qui a déjà une histoire. C’est pourquoi j’ai plus de questions que de réponses. Il y a quelques réponses, mais il y a encore plus de questions.

Quelques uns nient qu’il y ait une porte et avancent de plus en plus dans le mouvement. Ils arrivent au point où ils sont obligés de trouver un sens, une signification. Alors ils vont vers une interprétation spirituelle et symbolique : Beaucoup de thérapies développent quelque chose que j’appellerais « la symbolisation de bouger ». Ceci leur permet de bouger mais les empêche de voir vers où ils bougent.

Devant la porte, le subconscient dit : « J’ai un pressentiment. Je ne vois pas tellement clair. Mais il y a déjà un sentiment en moi qui est en contact avec le sens. A un niveau organique, je sens que c’est vrai. Cela veut dire : j’ai le sens de ce qui est vrai à ce moment, j’en ai un sentiment, une sensation. Elle va bientôt se réaliser et cela se passe organiquement. En d’autres mots, je vais bientôt réaliser ce projet intérieur et je commence à agir. »

Si, par exemple, je dis consciemment le mot « porte », il y a une porte, c’est une situation. Mais peut-être qu’il y a une sous-phrase qui dit : « Je veux passer par cette porte »

Je verbe quelque chose dans l’organique de la même manière si je dis le mot « tu ». Peut-être que j’utilise un verbe comme sous-phrase. Peut-être que je veux aller chez toi. Mais peut-être que je veux que tu viennes chez moi, ou bien je veux que tu m’écoutes.

Chaque personne a un verbe lorsqu’elle pense. La question est la suivante : est-ce qu’elle verbe ce qu’elle pense ou dit ? Dans ce qu’elle dit il y a un verbe caché. Ce verbe caché est l’action dans l’inconscient, dans la situation inconsciente. Le verbe dans l’inconscient peut devenir psychosomatique s’il est trop fort et ne peut pas devenir conscient. C’est pourquoi il pèse à partir de l’inconscient au niveau corporel.

Chaque objet contient un verbe. Dans notre langue nous utilisons un substantif et y ajoutons un verbe. Ce verbe est toujours en relation avec le substantif. Chaque substantif contient déjà un verbe, mais nous utilisons deux mots, le substantif et le verbe. Le verbe est toujours un mouvement (nous utilisons aussi des verbes auxiliaires lorsque nous sommes en difficulté).

Nous pourrions dire : je « portière », mais alors, où je vais perds de son évidence.

Dans chaque situation, il y a quelque part un verbe ; s’il n’était pas là, il n’y aurait pas de situation. Tous mes projets et chacune de mes pensées contiennent un verbe. Le verbe contient deux choses : il contient le sens, et il contient le sentiment.

Puis il y a le mot. Et j’ai besoin d’un contrôleur, de l’autorisation, du droit de réaliser ce mot, de le dire ou de le faire. Est-ce que j’ai le droit de mettre en action ce qui est verbé organiquement en moi ?

Il y a une micro-réalisation du verbe quand je dis « tu ». Le verbe est dans ma peau, il est dans mon corps. Mes cellules commencent déjà à agir, à verber. Mais ai-je le droit de formuler ou de compléter la phrase ? Ai-je la permission d’agir en conséquence de ma micro-réalisation ?

Je parle ici du concept freudien de l’autorité. Qui a le droit de créer l’autorité ?

La Pèremission est l’action, le mouvement. La Mèremission est la réalisation intérieure du verbe et l’Automission est ce qui se passe lorsque je me permets de vivre à la fois la Pèremission et la Mèremission

LA RENCONTRE

Lorsque je dis « Tür » (Allemand : Porte), ce mot contient un « Du » (Allemand : Tu). Qu’est-ce qu’il y a quand je dis : « La porte est ouverte. » ? Je me permets de concevoir qu’il y a le début d’un verbe. Je crée une situation qui contient consciemment la possibilité d’un mouvement. Il serait possible que quelqu’un entre. Il serait possible que je veuille sortir ou que je veuille que tu entres. Mais je n’ai pas l’autorisation en moi, donc je ne veux pas le voir. Cependant je le sens et donc je dis une phrase qui contient les deux parties : « La porte est ouverte. » Et peut-être que j’espère que tu vas me dire ce que je veux de la porte ouverte. Et j’obtiens que tu as mon autorisation. J’obtiens aussi que tu aies un contact avec moi, que tu me soutiennes pour que je puisse dire : « Je veux sortir », ou « Je veux que tu entres ou que quelqu’un entre. »

Lorsque je cherche une autorité, je crée le Surmoi dans lequel je veux être avec l’autre, pour que nous soyons deux et que je puisse poursuivre mon projet. Je suis tout le temps en train de chercher un Surmoi et je cherche un soutien en moi pour que je t’aie, afin que tu puisses me soutenir vis-à-vis des autres. J’ai peur d’être seul, seul en face de toi et la permission que je cherche n’est pas autre chose que Dieu, n’importe où qu’il soit. Je cherche l’autorité du plus haut niveau qui puisse me donner un soutien pour que je puisse être en face des autres. Il faut que j’appelle l’autre comme mon autorité sur mon chemin vers Dieu. J’obtiens alors la permission d’être moi-même, pour me mettre en action moi-même avec les autres et en mouvement vers l’autre.

Le problème chez Freud est que cette autorisation était définie dans le cadre de la relation autoritaire parents-enfant. Dieu s’arrête où le père s’arrête.

Chez Jung, le père est un enfant de Dieu.

Chez Reich, Dieu est ; et le père ne comprend même pas ce qu’est Dieu. Donc il faut mettre le père en face de l’existence de Dieu.

La psychanalyse s’occupe constamment de la structure : Comment vivons-nous ? Comment structurons-nous notre vie ? De cette manière, les analystes peuvent mettre en place des règles très rigides et demander qu’elles soient dépassées pour ramener le client vers ces règles. Quel que soit ce contre quoi tu luttes, il s’agit finalement de clarifier ton langage inconscient.

Je pense qu’il est important de donner au sens la même signification qu’au mouvement, et de comprendre le sens. Peut-on trouver son sens afin d’obtenir l’autorisation d’agir lors de l’Automission, pour le mettre en action ? Chaque pensée a une situation et chaque situation a un verbe. C’est pourquoi je dis « porte ». Ce mot contient un verbe, sinon je ne le dirais pas.

Le fait même que j’ai créé une pensée est une preuve qu’il y a une action, un mouvement. Mais il est possible qu’au lieu de mettre un verbe dans la situation créée par moi, j’y ajoute une deuxième, troisième, quatrième situation. De cette manière, je sous-entends mon verbe en créant une nouvelle situation ; je ne la complète pas et ne l’agis pas. Et ainsi je dis : « Voilà une porte ! Voilà une fenêtre ! Voilà une personne ! » Mais je ne verbe pas, je n’incarne pas réellement ma relation à la porte, à la fenêtre, à la personne ou bien à moi-même.

Il faut donner de l’importance à la naissance de chaque pensée.

Chaque pensée a une situation, un verbe, une expression et une sensation. Le monde le plus important est le monde symbolique ; mais il n’est important que si je constate que dans ce monde il existe des situations qui demandent à s’incarner.

Chaque pensée que nous avons est donc un désir d’incarner. L’inconscient est un océan d’images en interaction. Le subconscient est un point de rencontre d’images définies. Elles sont formées d’introjection de situations extérieures qui touchent l’océan d’images intérieures dans l’inconscient. L’inconscient dispose d’images que je pourrais choisir et le conscient a une image, celle que j’ai choisie.

L’ESPOIR, LA CROYANCE ET LA CONNAISSANCE

En principe, il y a dans toute expérience l’espoir, la croyance et la connaissance.

 

Chaque personne a un espoir, même s’il n’est pas sûr que la personne y croit. Espoir sans croyance suggère que l’espoir demeure à un niveau extérieur à la personne : « J’espère que tu me comprends, mais je ne le crois pas. Donc je ne dis rien. »

Mais si je dis : « J’espère que tu me comprends et j’y crois. », alors je peux arriver à savoir si tu me comprends ou non, et cela devient une connaissance.

Le dépressif espère qu’il sera compris, mais il ne le croit pas et aura son savoir par la déception. Il porte le contrat suivant en soi : « J’espère. » (souvent inconscient), « Je ne crois pas. » et « De toute façon je vais être rejeté. »

LE CHOIX DE MON EXPÉRIENCE

La Pèremission est consciente. Que se passe-t-il si je n’ai pas la croyance, la Pèremission ? Alors mon énergie est dans le subconscient, dans le corporel. J’appelle cela Mèremission. L’existence d’une personne prouve qu’il existe au niveau existentiel une permission, je l’appelle Automission et elle est inconsciente. Comment parvient-on à une Automission plus consciente ?

Puis-je trouver un père ou une mère qui vont intégrer mon Automission ?

Puis-je dépasser la relation à mes parents réels ? Non pas dépasser mes parents réels mais ma relation à eux.

Dans la psychothérapie, nous revenons au passé pour pouvoir avancer dans l’avenir. La personne porte et apporte son histoire dans sa rencontre avec l’autre. L’homme ne peut pas changer son passé, mais il peut changer l’expérience de son passé pour se créer un autre futur.

Dans une thérapie, le client ne parle jamais de son père ou de sa mère mais de son expérience avec eux et de la compréhension qu’il en a. Donc il est limité dans le choix des expériences de son passé.

Ces images et situations sont symboliques et l’organisme peut en faire l’expérience car s’ils font partie d’un potentiel qui n’est plus réel, ce potentiel s’est verbé dans le corps en tant que situation. C’est pourquoi nous pouvons parler d’images et de situations qui sont symboliques.

L’inconscient contient les situations ; nous pouvons les appréhender sous forme d’images qui sont toujours présentes. La personne vit dans chaque situation et doit décider laquelle choisir. Il n’est pas possible d’avoir plusieurs situations conscientes au même moment. Parmi la masse des situations inconscientes il y a quelques images et situations qui sont plus proches du conscient, du moi de la personne et qui sont aussi stimulées par les images inconscientes de la personne. C’est pourquoi nous pouvons dire simplement qu’il y a à chaque moment une image consciente, quelques images préconscientes et des millions d’images inconscientes.

La question est : « Quelle image verber consciemment à ce moment et quelles sont les images verbées dans le préconscient et dans l’inconscient ? »

Si je ne veux pas voir la direction de ces images, peut-être mettrais-je en place une autre direction. Je symbolise des images pour n’avoir pas à les mettre en action, pour ne pas verber trop fortement, pour avoir seulement une micro-réalisation de mon verbe.

L’Analyse Psycho-Organique repose sur la recherche du choix de l’expérience, que nous pouvons aussi décrire comme un langage d’un certain ordre du sens. Elle cherche la création d’une pensée et tente d’en trouver le corps, et à partir du corps, le sens du corps. Ici se situe la rencontre entre le sens et la sensation.

Maintenant, se pose la question au thérapeute : « Quel droit ai-je d’intervenir à ce moment ? »

Quel droit ai-je de trouver le corps d’une pensée ? Quel droit ai-je de dire à une personne que tout ce qu’elle dit a une réalité ?

En tant qu’analystes psycho-organiques nous travaillons principalement avec l’expression, la situation et le sentiment. Nous découvrons ce qu’il y a comme situations dans le préconscient et dans l’inconscient ; nous aidons la personne à choisir : veut-elle les activer ou non ? Il serait faux d’aider la personne à trouver une image pour ensuite lui imposer un tabou. La personne doit faire un nouveau choix de ce qu’elle voudrait vivre.

C’est pourquoi la question se pose non seulement comme chez Reich de libérer l’énergie, mais de libérer pour créer quelque chose. Dans cette création, il y a les différentes créations des lois humaines, les dimensions personnelles et sociales.

Il ne s’agit pas seulement de voir et de comprendre des situations, comme chez Freud, mais de retrouver le corps et le verbe de ces situations pour libérer l’énergie résiduelle par l’expression de ces anciennes situations.

Il ne s’agit pas seulement comme chez Jung, de retrouver l’Ombre et le Moi plus profond et le « Pourquoi je vis » mais de retrouver comment je vis et où je vis : le client fait le choix des parties de lui-même qu’il veut vivre.

La position de l’analyste psycho-organique est pour moi la suivante : Aider le client à trouver son problème pour que çà soit le sien et pour qu’il puisse y retrouver ses parties. Dans cette situation seulement, il peut faire de nouveaux choix et uniquement s’il le veut, non si le thérapeute le veut.

Nous devons établir le dialogue de cette manière ; en d’autres mots, la relation avec l’autre est le dialogue. C’est pourquoi le dialogue est dans l’intervention, dans le moment où la personne devient consciente de son propre choix. A quelle partie d’elle, à quelle partie de ses pensées veut-elle donner du corps ? En tant que thérapeute, je ne peux pas le décider.

Le client trouve à quelle partie il veut donner plus de corps. Le thérapeute fait retour à la situation de cette partie.

Cette relation contient le sens de l’incarnation et de la rencontre avec le réel ; elle crée une nouvelle réalité. Je définis le réel comme la rencontre, comme le dialogue entre deux ou plusieurs objets.

Un mur rencontre un autre mur et crée un coin. Ce coin devient réel. Dans notre incarnation, dans notre vie, nous gardons un nombre énorme de rencontres en nous, de bonnes et de mauvaises rencontres. Celles-ci sont réelles dans notre expérience. De cette façon, nous devenons porteurs de rencontres, nous devenons porteurs de l’histoire. Si nous nous rencontrons maintenant, nous porterons toutes ces rencontres en nous.

Quel est le verbe caché dans l’expérience d’être coincé dans un(e) vie-rage ?

Article de Paul C. Boyesen, téléchargé sur le site  internet de l’EFAPO le 30/12/2003

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